À propos de l’Albanie
et de Vacance au pays perdu
 
«C’était en 1989, le mois d’octobre touchait à sa fin. J’étais étudiant et présentais devant trois éminents professeurs une épreuve de grand oral de fin d’études juridiques. Un vent de liberté soufflait en Europe de l’Est. La Hongrie, la Pologne, la RDA, la Tchécoslovaquie refusaient de ployer davantage sous le joug communiste. En Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev se faisait l’apôtre de la glasnost. Les transitions démocratiques battaient leur plein.
    Dans la salle d’examen, le jury était sourcilleux, mais je ne m’en étais pas trop mal sorti. J’avais disserté pendant une demi-heure sur un sujet technique, redoutant seulement le point d’orgue qui allait suivre : un interrogatoire serré dont le but avoué était de faire flancher le candidat. Cependant, là encore, je m’en étais bien tiré. Les examinateurs n’avaient pas réussi à me mettre en difficulté.
    À la fin, un sourire de sympathie commençait à se dessiner sur leurs lèvres et je les sentais prêts à me libérer. Deux d’entre eux, du moins. Le troisième voyait les choses autrement. Il attendait la dernière minute pour porter l’estocade, qui tenait en une question : « Pourriez-vous me dire quel est le dernier pays stalinien d’Europe ? » J’ai bredouillé une réponse évasive destinée à dissimuler mon ignorance. Le dernier pays stalinien d’Europe, c’était l’Albanie. Je ne le savais pas. K.-O. à la douzième reprise. Je suis sorti sonné et me suis dépêché d’oublier l’Albanie.
    Trois ans plus tard, l’Albanie, en queue de peloton, se démocratisait à son tour. La nouvelle a justifié quelques entrefilets dans les journaux, mais l’opinion publique, blasée par l’effondrement récent de l’Union soviétique, la guerre du Golfe et la guerre civile yougoslave, n’y a guère prêté attention. Et j’ai, moi aussi, oublié l’Albanie.
    En 1997, l’afflux massif de boat people albanais sur la côte italienne, leur rétention dans des camps, puis leur refoulement par la Guardia di Finanzia, ont illustré un temps l’actualité. Les mieux informés savaient qu’ils fuyaient l’insurrection déclenchée chez eux après une grave crise financière. Néanmoins, l’intervention de l’ONU, rendue nécessaire pour rétablir l’ordre, est passée presque inaperçue. Et j’ai encore oublié l’Albanie.
    L’année suivante, la crise du Kosovo éclatait, qui allait provoquer l’entrée en scène de l’OTAN sous l’œil des caméras du monde entier. Les images des cohortes de malheureux fuyant le tyran serbe étaient suffisamment fortes pour toucher l’opinion publique, mais le contexte politique trop complexe pour être vraiment compris. Et lorsque des milliers de réfugiés kosovars convergeant vers l’Albanie ont fait craindre une nouvelle catastrophe humanitaire, l’aide internationale a été organisée dans l’indifférence quasi générale. Et j’ai une fois de plus oublié l’Albanie.
    Je n’en avais pourtant pas fini avec elle. En 2006, je projetais d’écrire un roman où les filières criminelles d’Europe de l’Est devaient occuper une place importante. Au fil de mes lectures, j’en étais venu à m’intéresser aux Balkans et j’avais cessé de voir l’Albanie avec les yeux d’un spectateur distrait. Envahi par Mussolini, occupé par les nazis, coupé du monde par près d’un demi-siècle de dictature communiste et subissant aujourd’hui de plein fouet les contradictions de notre système économique, ce petit pays ressemblait à un arrière-monde condamné à hériter de notre trop-plein de douleur au gré des soubresauts de l’Histoire. Sa situation m’intéressait alors assez pour que j’envisage d’y situer l’action de mon livre. Cependant, j’étais incapable de me figurer ses paysages, ses villes, l’allure de ses habitants. La documentation était rare, je n’avais d’autre choix que de me rendre sur place.
    Durant les semaines précédant mon voyage, les réactions de stupeur et de consternation qui se peignaient sur les visages à chaque annonce de ma destination en disaient long sur le degré de notoriété et de popularité du pays. Le discours officiel était lui-même alarmant : les pouvoirs publics français déconseillaient purement et simplement d’y aller. Corruption, bandes criminelles, pratique de la vendetta, le pire était à craindre s’il fallait en croire l’opinion courante. C’est, d’ailleurs, cette première approche par ouï-dire, entre inquiétude et incompréhension, qui a servi à élaborer le personnage du narrateur du roman.
    À mon arrivée à Tirana, j’ai pourtant trouvé une réalité fort éloignée de tout stéréotype. L’Albanie est certes pauvre et ses difficultés économiques se remarquent partout. Mais contrairement au cliché criminel répandu, la quiétude qui y règne et l’étonnante discrétion des forces de police contrastent singulièrement avec le climat d’angoisse sécuritaire développé de nos jours en Europe de l’Ouest. Mieux encore : la simplicité, la disponibilité et l’hospitalité du peuple albanais surprennent lorsque l’on vient de régions où ce sens de la civilité, cet usage généreux du temps pour la considération de l’autre, se sont peu à peu perdus.
    De même est-il déroutant pour un Français de découvrir, malgré la barrière linguistique et l’ignorance quasi totale de leur culture, que les Albanais accordent à la culture française un prestige et une notoriété que souvent elle n’a plus ailleurs. Et que dire de la découverte d’une société tolérante et libre où les religions vivent dans le respect mutuel, où la tradition survit à la modernité, où les valeurs de l’être continuent de l’emporter sur celles de l’avoir ?
    Peut-être qu’il faut se rendre en Albanie pour ne plus l’oublier et pour mieux s’observer soi-même. Ainsi le projet de livre qui avait motivé mon voyage s’est-il évanoui au profit d’un autre dont ce pays m’a fourni le cadre, le support, le prétexte. Un roman de l’Ouest, en définitive, malgré son décor. Celui d’un homme écartelé entre deux époques, deux cultures, deux mondes dont le plus récent piétine l’autre, et qui se voit par là privé de foyer, de nourriture, d’oxygène, comme cela se produit à toutes les périodes charnières de l’Histoire.
 
Philippe Ségur
mars 2008