ARTAUD Antonin. Van Gogh, le suicidé de la société (1947). Hommage vibrant qu'Antonin Artaud rend au peintre auquel il s'identifie ici absolument. Essai époustouflant où éclate un anarchisme des plus virulents. "Et, je le répète, un monde qui, jour et nuit, et de plus en plus, mange l'immangeable, pour amener sa mauvaise volonté à ses fins, n'a, sur ce point, qu'à la boucler."
BALZAC Honoré de. Une ténébreuse affaire (1843). Un roman de Balzac peu connu qui devrait faire partie de la bibliographie de tout étudiant en droit, à plus forte raison s'il se destine au barreau ou à la magistrature. Une dénonciation des errements, des abus et des faiblesses du système judiciaire et de sa corruption par le pouvoir politique. Beaucoup de remarques demeurent valables aujourd'hui, même si le ton paraît vieilli. Balzac, on s'en doute, n'a jamais eu pour ambition de fouler aux pieds l'ordre social. Cependant, son oeuvre est à l'image de l'homme, pétrie de contradictions. Son conservatisme ne l'empêche pas, à longueur de livres, de tendre aux classes supérieures, auxquelles elle s'adresse, un miroir qui n'est pas des plus flatteurs.
BAUDELAIRE Charles. Petits poëmes en prose (1869). Ce recueil figure dans cette rubrique pour le texte intitulé Assommons les pauvres ! qui vaut son pesant d'or. Son programme peut se résumer par la formule qui y est contenue : "Celui-là seul est l'égal d'un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir". Mais il faut lire tout le poème. Choc et anticonformiste même aujourd'hui, surtout aujourd'hui.
BAUDRILLARD Jean. La société de consommation (1970). Etude critique magistrale et très percutante de notre système social et économique par un auteur doué d'une clairvoyance et d'un esprit d'analyse exceptionnels. Tout y est, le système consumériste en lui-même ainsi que ses ramifications et ses déclinaisons : culture médiatique, culte du corps, obsession du loisir, de la sexualité, nouvelle religion de la compassion, etc. Bref extrait pour donner le ton : "Le crédit est un processus disciplinaire d'extorsion de l'épargne et de régulation de la demande - tout comme le travail salarié fut un processus rationnel d'extorsion de la force de travail et de multiplication de la productivité." Baudrillard, sociologue et essayiste prolifique parmi les plus importants de la fin du XXème siècle, a également écrit Simulacres et simulation (1981) dont se sont réclamés, sans l'avoir compris, les frères Wachowski, réalisateurs du film Matrix (1999).
BLOY Léon. Exégèse des Lieux communs (1902, 1912). Léon Bloy exècre le bourgeois et le traque partout où il se trouve, en particulier là où il est le plus dangereux : dans sa langue, qui véhicule une idéologie des plus pernicieuses par sa banalité même. Cinquante ans avant Roland Barthes (Mythologies, 1957), la langue était déjà "fasciste", par définition, et Bloy le prouvait avant que le mot ne soit inventé (ce qui ne l'empêche pas d'être lui-même un formidable réactionnaire, sur le modèle de Barbey D’aurevilly). Après avoir lu ce livre, impossible d'employer encore innocemment des formules comme "le coeur sur la main", "à l'impossible nul n'est tenu" ou encore "on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs". Quand on aime le style incisif de Bloy, sa plume trempée dans le vitriol, son humour à l'emporte-pièce, il faut lire également Le Désespéré (1886), ses Histoires désobligeantes (1894) et surtout son journal dont la violence apocalyptique s'étend sur plusieurs années (journal inédit, publié en 2 tomes aux éditions L'âge d'homme en 1996 et 1999 et, plus utilement pour une découverte, la réédition de l'édition originale, en 2 tomes, dans la collection Bouquins en 1999, avec un remarquable appareil critique de Pierre Glaudes).
BUNKER Edward. Aucune bête aussi féroce (No beast so fearce) (1973). Malgré sa résolution de s'amender, un repris de justice récidive dès sa sortie de prison et sombre dans l'engrenage de la violence. Un très grand roman noir sur les effets de la machine à broyer qu'est le système judiciaire et pénitentiaire, sur la rage sans concession d'un révolté contre une société qui l'opprime et qu'il entend détruire sans aucune pitié. Un livre fort et prenant, une littérature sous tension, charnelle, qui ne triche pas. L'auteur a lui-même passé dix-huit ans de sa vie derrière les barreaux. Ce roman a été adapté au cinéma avec Dustin Hoffman dans le rôle principal (Le récidiviste, 1978).
CHÂTELET Gilles. Vivre et penser comme des porcs (1998). Un pamphlet auquel un ancien ministre trois fois démissionnaire a accordé une certaine publicité. Le titre ne tient malheureusement pas toutes ses promesses. On pourra regretter le style touffu et baroque, le caractère disparate des chapitres, une tendance à noyer le propos critique dans un règlement de comptes au sein de la génération 68. Néanmoins, pour qui prend le temps de lire, certains passages valent leur pesant d'or, notamment le chapitre 10 ("La crétinisation postmoderne par la communication remplace avantageusement la caporalisation perpétrée par les conservatismes d'autrefois", écrit l'auteur avant d'ajouter avec une lucidité confondante : "il n'est pas difficile de voir que ces "jeunes à baladeur", prédictibles et stockables, ne sont que la forme festive et transurbaine des créatures de l'état de nature de Hobbes, réclamant donc un mode de souveraineté à la hauteur de leur mobilité et de leur convoitise exaspérées par les "objets-nomades"..." On ne saurait mieux inviter à relire le Léviathan à l'heure de la mondialisation).
DEBORD Guy. La société du spectacle (1967). À lire et relire pour les trois premiers chapitres qui sont d'une rare puissance critique et qui proposent une analyse pénétrante du monde falsifié dans lequel nous vivons. À ne surtout pas réduire au système médiatique, ce qui serait un contresens. Ce que Debord dénonçait et entendait détruire en 1967, c'était le processus même de déréalisation et de médiation de tout le rapport au vivant. Un grand livre au style superbe, très influencé par la langue de Marx (recours au chiasme, par exemple). Après le chapitre 3, le texte paraît néanmoins daté et beaucoup plus marxisant que marxiste au bon sens du terme.
DICK Philip K. Le maître du haut château (1962). Dans la version de la réalité que propose ici Dick, les Alliés ont capitulé en 1947 devant les forces de l'Axe. Ce sont donc l'Allemagne, l'Italie et le Japon qui se sont partagé le monde et les Etats-Unis se trouvent sous domination nippone. Sauf qu'une rumeur, fondée sur un livre mythique - La sauterelle pèse lourd -, prétend que l'histoire officielle est fausse et que ce sont bel et bien les Etats-Unis qui ont gagné la guerre... Un roman déroutant et hermétique, peut-être le plus profond de cet auteur par ce qu'il laisse entendre entre les lignes : se pourrait-il que, dans notre version de la réalité, ce soit le fascisme qui ait triomphé malgré ce qu'affirme l'histoire officielle ?
FRANK Christopher. Mortelle (1967). Peinture d'un univers totalitaire tributaire à la fois d'Huxley et d'Orwell. Cette fois, la fable devient allégorique : les murs des maisons sont en verre afin de soumettre chacun au regard de tous. Tristesse et oppression d'une transparence imposée au nom de l'égalitarisme et qui sert en réalité les intérêts du pouvoir. Annonce intéressante du culte contemporain de la sincérité et de l'égalité des points de vue comme technique de formatage des consciences. Du même auteur, il est toutefois préférable de découvrir La nuit américaine, merveilleux roman d'amour qui a obtenu le prix Renaudot en 1972.
GUZMAN Martin Luis. L'ombre du Caudillo (1929). Un livre que tout étudiant en droit ou en science politique et tout citoyen curieux devraient connaître. M.L. Guzman a été secrétaire particulier de Pancho Villa et a participé à la révolution mexicaine. Ce roman démonte de manière impitoyable les mécanismes de corruption du système politique. Et ce serait une erreur de tirer prétexte de la violence physique finale pour circonscrire l'analyse à un contexte exotique, éloigné du nôtre géographiquement et historiquement. Par exemple, la description - drôle et désespérante - de la manipulation d'une assemblée démocratique par ses dirigeants vaut sans hiatus pour la France d'aujourd'hui.
HUXLEY Aldous. Le meilleur des mondes (1932). Description d'un système totalitaire dans lequel la société est mondialisée, américanisée, crétinisée. Cela vous rappelle quelque chose ? Ce n'est pas tout : contrôle social garanti par le conformisme démocratique, dissolution de la cellule familiale sous l'effet conjugué de la liberté sexuelle et de la procréation artificielle, hédonisme, loisir et bonheur obligatoires. Un roman qui continue de faire mouche, conçu par un écrivain prophétique ou, tout simplement, par un fin observateur des premiers symptômes du monde d'aujourd'hui.
ORWELL George. 1984 (1949). Description sombre et désespérée d'une société totalitaire au point de rencontre du stalinisme et de l'hitlérisme. Excellente mise à nu des techniques d'asservissement des consciences inventées par le XXème siècle : l'histoire est réécrite, la langue manipulée, les individus sous surveillance constante, les dissidents écrasés sans pitié (voir l'excellente analyse que propose Ph. Bénetton de la novlangue totalitaire à partir de 1984 dans son manuel de Sociologie politique, coll. Pluriel). D'Orwell, on peut lire également La ferme des animaux (1945), charge plus facile sur la dictature prolétarienne où il est décrété que "tous (...) sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres", ainsi qu'Un peu d'air, s'il vous plaît (1939), attaque clairvoyante contre l'hitlérisme.
PALAHNIUK Chuck. Fight-club (1996). Un coup de poing lors de sa parution, l'expression est ici justifiée et pas seulement par le titre. Une critique au vitriol de notre société hédoniste et consumériste, fondée sur une inversion du rapport habituel à la violence et sur un propos anarchiste déstabilisant, mais non dénué d'humour. Après cette entrée fracassante sur la scène littéraire, Chuck Palahniuk a déçu avec des romans comme Monstres invisibles (1999), Choke (2001) ou Berceuse (2002) qui peuvent apparaître comme des oeuvres de faiseur un peu bâclées. Survivant (1999), description originale du mécanisme sectaire, est de meilleure facture, mais l'on ne peut se départir du sentiment que l'auteur est moins un écrivain qui se documente qu'un documentaliste qui écrit. Fight-club a été brillamment porté à l'écran - et avec une grande fidélité - par David Fincher en 1999, avec Brad Pitt et Edward Norton dans les rôles principaux.
TOLSTOÏ Léon. Résurrection (1899). La première partie contient une charge ironique et brutale contre toutes les institutions de pouvoir en Russie au XIXè siècle : police, justice, prison, administration. Comme les travers ici évoqués sont le propre des hommes en situation d'autorité et non des structures sociales en elles-mêmes, la virulente critique de Tolstoï a une portée universelle et vaut encore largement pour aujourd'hui, y compris dans les systèmes démocratiques. La seconde partie pèche malheureusement par la lourdeur mélodramatique et le christianisme moralisateur qui y est défendu. C'est la faiblesse des romans à thèse que de survivre très difficilement à l'époque qui les a vu naître. On peut toutefois faire crédit à Tolstoï de l'authenticité de sa démarche compte tenu des déchirements qu'elle occasionna chez lui jusqu'à la fin de sa vie : ne pouvant plus souffrir ses propres contradictions, il quitte le domicile conjugal à l'âge de quatre-vingt-deux ans et est retrouvé mort sur un banc, un mois plus tard, dans une petite gare de province.
VIDAL Jordi. Résistance au chaos (2002). Un essai fulgurant (91 pages) sur la recomposition de la société globale à partir de son propre désordre et sur la pérennité du système de domination. Religions, médias, exploitation économique, guerre, terrorisme, en quelques pages limpides, le début du millénaire est passé au crible d'une vision aiguë, cohérente et impitoyable. Un livre bien écrit et direct en dehors des sentiers battus de l'académisme politologique.
ZORN Fritz. Mars (1977). L'histoire autobiographique d'un jeune homme atteint d'un cancer qui raconte comment il a été "éduqué à mort". Une dissection au scalpel de l'idéologie et du mode de vie bourgeois, des ravages de l'emprisonnement familial. Le tout avec une lucidité effrayante et un style d'une grande pureté. Le rire affleure en permanence, mais s'étrangle plus d'une fois. L'auteur est décédé le lendemain de l'acceptation du manuscrit par l'éditeur.