ALDISS Brian. Criptozoïque (1967). Grâce à la technique de la "dérive mentale", le futur permet aux individus de remonter dans le temps jusqu'aux premiers âges de la Terre. Le personnage principal se trouve pris malgré lui dans une intrigue politique qui va le contraindre à utiliser toutes les ressources du voyage temporel pour se tirer d'affaire. Il découvrira à cette occasion que le temps est d'une tout autre nature que celle que lui prêtent les hommes depuis toujours : il marche à l'envers, du futur vers le passé. De la science-fiction pure et dure, un peu artificielle dans son cadre social, mais très spéculative et brillante par les hypothèses proposées. On pense, à la lecture, à la version que donne Platon du mythe de l'éternel retour dans le Politique (270 e) : l'univers est, à certaines périodes, abandonné à son propre mouvement, les morts reviennent à la vie, les individus rajeunissent et rentrent dans le sein de leur mère, le temps va à rebours.
BAKER Nicholson. Le point d'orgue (1994). L'histoire d'un homme qui a la faculté d'arrêter le temps et de se promener, seul, dans un monde devenu immobile avant de le remettre en marche. Une belle idée, un style dense et rythmé, mais la montagne accouche d'une souris : le seul intérêt que le personnage trouve à son pouvoir (et la seule réflexion qu'il lui inspire) est de soulager sa libido en accomplissant quelques menus forfaits sexuels. On pourra y voir, comme certains, une peinture du voyeurisme et une analyse de la temporalité érotique, on ne peut s'empêcher de penser au bout d'une centaine de pages (le livre en compte trois cents) que le récit tourne à vide et que l'auteur est passé à côté du sujet. À lire en tant que curiosité.
BAUDELAIRE Charles. L'horloge (1864). Tout le recueil des Fleurs du mal est évidemment à lire, mais il est impossible d'omettre ce poème dans cette rubrique. Cinquième quatrain : "Souviens-toi que le Temps est un joueur avide/Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi/Le jour décroît ; la nuit augmente ; souviens-toi !/ Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide." Sur Baudelaire, on ne saurait trop recommander de lire Charles Baudelaire, sa vie et son oeuvre (1869), témoignage rigoureux, sobre et honnête de Charles Asselineau, l'un de ses familiers.
BORGÈS Jorge Luis. Histoire de l'infamie, histoire de l'éternité (1953). Livre hétérogène du maître argentin de la nouvelle métaphysique et poétique. Histoire de l'éternité est un recueil de courts essais, sur la notion d'éternité, la doctrine des cycles et le temps circulaire notamment. On y retrouve la prose élégante, distanciée et érudite de Borgès. Le livre de sable (1975) contient également une très belle nouvelle (L'Autre) sur la nostalgie et l'écoulement du temps, dans laquelle l'auteur raconte sa rencontre avec son double, jeune, sur les berges du lac Léman.
BUZZATI Dino. Le désert des Tartares (1940). Un des plus grands livres jamais écrits sur l'attente, la vanité de l'espoir et la fuite du temps. Beau, profond et émouvant. Rien d'étonnant à ce qu'il ait été superbement porté à l'écran par Valerio Zurlini en 1976 avec Jacques Perrin dans le rôle principal et qu’il ait été chanté par Jacques Brel (Zangra).
DICK Philip K. Ubik (1969). Cet auteur de science-fiction est un piètre styliste, mais un extraordinaire inventeur. Toute son oeuvre est fondée sur une exploration de la relativité du réel et, souvent, de son illusion dans des intrigues d'une complexité redoutable. La projection dans le futur n'est qu'un prétexte à la "libération des hypothèses" et celles-ci, chez Dick, sont souvent éblouissantes. Dans ce livre, la question posée est ni plus ni moins de savoir si le fait de penser et de percevoir est une preuve suffisante que nous sommes vivants. On songe à un épisode fameux relatif à Caligula. Rencontrant sur la voie Latine un prisonnier exténué qui le suppliait de le mettre à mort, l'empereur romain lui aurait répondu : "Parce que tu crois que tu vis en ce moment ?"
GRIMWOOD Ken. Replay (1986). Un livre tout simplement formidable. Un style neutre où rien ne dépasse, mais une écriture soutenue et très efficace. Surtout, une histoire d'une prodigieuse richesse : Jeff Winston meurt d'une crise cardiaque à 43 ans et se réveille aussitôt dans sa chambre d'étudiant lorsqu'il en avait 18. Une nouvelle chance lui est donnée et il recommence sa vie à cette date avec le savoir de tous les événements qui vont agiter le monde de 1963 à 1988, de toutes les erreurs qu'il a commises et qu'il peut désormais éviter. Cela lui suffira-t-il ? Non, mais qu'importe, puisqu'arrivé une deuxième fois à 43 ans, il meurt et revient à nouveau à l'âge de 18 ans. Un roman palpitant aux nombreux rebondissements qui, sans délivrer de message, invite à réfléchir sur les notions de libre-arbitre, d'éternité et de finitude et sur ce que signifie le fait d'être présent au monde et présent avec les autres.
LONDON Jack. Le vagabond des étoiles (1915). Au début du XXè siècle, un condamné à mort endure jour après jour dans une prison américaine la torture de la camisole de force. Pour supporter sa condition, il découvre une technique mentale qui lui permet d'accéder à un autre plan de conscience et de revivre ses vies antérieures. Un merveilleux roman à tiroirs qui comporte quatre niveaux de lecture : 1) individuel : c'est la transposition de l'histoire authentique d'un condamné à propos duquel London avait enquêté ; 2) social : il s'agit d'un réquisitoire contre la peine de mort et le système pénitentiaire américain ; 3) historique : à travers les existences successives de son personnage, l'auteur s'intéresse à la violence comme moyen de libération et au phénomène de domination sous toutes ses formes ; 4) philosophique : bien que London, socialiste, n'ait pas cru en la métempsycose, son roman célèbre, selon ses propres mots, "le triomphe de l'esprit". Il est à noter que ce livre a connu en 1976 une excellente édition chez 10-18. Elle produisait d'importantes annexes montrant que pour l'histoire principale et certaines "vies antérieures", London s'était fondé sur des faits réels afin d'accréditer sa thèse ou, du moins, de jouer sur une certaine ambiguïté. L'édition réalisée par les éditions Phébus, dans la collection Libretto en 2000, ne reprend malheureusement pas ces annexes.
MATHESON Richard. Le jeune homme, la mort et le temps (1975). Un homme atteint d'une tumeur au cerveau et n'ayant plus que quelques mois à vivre part sur les routes pour un dernier voyage. Il échoue dans un vieil hôtel où la photo d'une femme, ayant vécu au siècle précédent, le touche profondément. Il consacre ses derniers jours à chercher le moyen de remonter le temps pour la rencontrer. Richard Matheson a réussi le tour de force de marquer tous les genres qu'il a abordés avec des textes vite devenus des classiques : le fantastique (La maison des damnés), l'anticipation (Je suis une légende), la science-fiction (L'homme qui rétrécit), l'horreur (Journal d'un monstre), le policier (Les seins de glace). Cette histoire d'amour très romantique n'est pas le plus connu de ses romans, mais c'est assurément le plus beau. C'est un livre, par ailleurs, assez informé sur les théories les plus audacieuses au sujet du temps psychologique (il est à noter que le livre évoqué par le personnage et qui sert de point de départ à sa recherche, L'homme et le temps de J.B. Priestley, existe réellement et peut encore se trouver chez quelques bouquinistes).
MILLER Walter M. Un cantique pour Leibowitz (1961). Après une guerre nucléaire, un certain Leibowitz fonde un ordre religieux pour sauvegarder les derniers livres menacés par le retour de la barbarie. Un très beau roman sur la répétition de l'histoire, sur la grandeur tragique de la culture, sur l'acharnement des hommes à la détruire et sur l'obstination de quelques-uns à la préserver - et avec elle, ce qu'il y a d'humain dans le monde. Pilote dans l'aviation américaine durant la Seconde Guerre mondiale, l'auteur a participé au bombardement du monastère du Monte Cassino et en est resté profondément marqué.
PRIEST Christopher. Le monde inverti (1974). Un des chefs d'oeuvre incontestés de la science-fiction moderne, écrit par un émule de Brian Aldiss. Un univers où toute la réalité est inversée, décrit avec une extrême précision sur la base d'une véritable hypothèse scientifique. La première édition française, chez Calmann-Lévy en 1975, proposait en annexe un commentaire de l'auteur où il expliquait son postulat de départ fondé sur une équation mathématique. Les éditions récentes ne reproduisent malheureusement plus ce document intéressant.
SPRAGUE DE CAMP Lyon. De peur que les ténèbres (éd. française 1971). Un roman d'aventure étonnant dont l'argument purement fantastique sert de prétexte à une réflexion sur le devenir historique : le personnage principal fait une chute dans une rue de Rome à notre époque, perd connaissance et se réveille au VIème siècle après J-C sans espoir de retour. Pour ne pas perdre la raison, il se fixe un objectif démesuré : enrayer la décadence de l'Empire romain et changer le cours de l'histoire.
VONNEGUT Kurt. Abattoir 5 (1969). Un soldat ordinaire plongé dans l'enfer de la Seconde Guerre mondiale se découvre contemporain de chaque instant de sa vie et peut donc les revivre sans fin, puisque la date de sa mort ne marque pas le terme d'un parcours, mais la limite d'un territoire dans lequel il peut indéfiniment se promener. Livre qui sous des dehors fantaisistes et burlesques dénonce l'absurde de la guerre (le bombardement de Dresde dont l'auteur fut témoin) et témoigne d'une expérience psychologique également décrite, mais en d'autres termes, par Stephen Jourdain (Moi, l'évidence perdue, 2002).
WELLS Herbert George. La machine à explorer le temps (1895). Une oeuvre visionnaire - non pas au sens prophétique, mais au sens de la puissance d'évocation. Le passage dans lequel l'auteur rend compte d'une Terre d'où l'humanité tout entière a disparu, à partir de la seule description d'une plage, d'un crabe et d'un soleil énorme sur la mer est un des tableaux les plus saisissants de la littérature. Ce roman, qui a eu un retentissement considérable lors de sa parution, est aussi une fable politique qui s'attache, avec plus de subtilité qu'il n'y paraît, à l'examen des conséquences de la stratification sociale, de l'exploitation du travail et de l'oisiveté des classes supérieures. Adapté au cinéma en 1960 par George Pal avec Rod Taylor.