BESSON Patrick. Les Braban (1995). Éblouissant de virtuosité dans l'imaginaire des situations et le ton. Une inversion permanente des valeurs pratiquée avec une légèreté constante. Premier paragraphe : "C'était le moment où la cité Karl-Marx, au loin, devient orange. Je rentrais en premier à la maison, surtout depuis que Benito était incarcéré à Fleury-Mérogis. Un jury d'assises l'avait condamné à cinq ans de réclusion. Nous aurions préféré plus, surtout maman." Roman qui a valu à Patrick Besson le prix Renaudot en 1995.
BIERCE Ambrose. Histoires impossibles (1891). L'humour noir, incisif et décapant, de Bierce prend tout son sens quand on sait qu'il a été le témoin des pires atrocités durant la guerre de Sécession américaine. Il faut lire l'histoire intitulée "Mon meurtre préféré" ou celle qui commence par : "À l'aube d'une journée d'été, en l'an de grâce 1872, j'assassinai mon père, acte qui, à cette époque, produisit sur moi une profonde impression." Un grand maître de la nouvelle.
BLONDIN Antoine. Un singe en hiver (1959). Une langue parfaite et l'élégance alcoolisée du désespoir avec ses traits de génie, son sens des situations poétiques et iconoclastes, pour la plupart vécues par l'auteur. La difficulté avec ce livre est de ne plus savoir si on l'aime pour lui-même ou à travers l'interprétation remarquable qui en a été donnée au cinéma par Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo dans une adaptation d'Henri Verneuil en 1962.
BRAUTIGAN Richard. Un privé à babylone (1977) et Mémoires sauvés du vent (1982). Brautigan a été le chantre de la seconde vague du mouvement beat avec des livres qui apparaissent aujourd'hui un peu désuets, mais qui continuent de hanter les nostalgiques des années hippies (Pêche à la truite en Amérique, Tokyo-Montana Express, La revanche de la pelouse). En revanche, les deux titres cités ci-dessus n'ont pas pris une ride. Ils sont remarquables d'inventivité, de tendresse et de folie douce. Les amateurs de Brautigan pourront lire le livre de souvenirs de Keith Abott, Brautigan, un rêveur à Babylone (1989), sachant toutefois qu'Abott a une fâcheuse tendance à parler de lui plus que de son sujet.
BUKOWSKI Charles. Contes de la folie ordinaire (1967-1972), Journal d'un vieux dégueulasse (1969), Le Postier (1971), Factotum (1975), Women (1978), Souvenirs d'un pas grand-chose (1982), tout Bukowski est à lire. D'abord, parce que sa tentative autobiographique constitue une expérience-limite en littérature. Ensuite, parce qu'il faut s'abandonner au flux distancié que propose Hank, "la machine à durer", pour comprendre le regard attendri, jamais mélodramatique, qu'il pose sur les petites gens.
CANETTI Elias. Auto-da-fé (1935). Un premier roman et un chef d'oeuvre. Comment se protéger des dangers du monde à travers les livres et s'enfermer dans la perfection d'une bibliothèque idéale. Le professeur Peter Kien, possesseur de la plus importante collection de livres de sa ville, donne un début de réponse aux amateurs. Quitte à leur faire découvrir que l'univers le plus sécurisé se trouve toujours menacé par l'inévitable grain de sable qui s'appelle la vie. Un livre drôle et profond, qui, d'une manière différente et plus accessible, rejoint Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse pour affirmer l'impuissance de la culture purement intellectuelle dans l'épanouissement de l'être humain. Elias Canetti a reçu le prix Nobel de littérature en 1981.
CREWS Harry. Car (1972), La malédiction du gitan (1974), K.O. (1988). Les livres de cet auteur sont publiés dans des collections de romans noirs ou policiers alors que manifestement, ils ne relèvent pas de cette catégorie (N.B. : le polar raconte une histoire du point de vue du policier, le roman noir du point de vue du criminel, le thriller du point de vue de la victime). Or, chez Crews, il n'y a pas de policiers, pas forcément d'intrigue criminelle et quand il y en a une, ce n'est pas vraiment le propos. Il ne s'agit donc en aucun cas d'un auteur de genre. Ses livres présentent une vision décalée et baroque de la société contemporaine qu'il serait indécent de limiter aux Etats-Unis et erroné de réduire à quelques idées cocasses, car c'est bien de nous qu'il s'agit : le culte du corps conduit à la fascination pour la difformité (La malédiction du gitan), celui de la performance à l'auto-destruction de l'athlète (K.O.), celui des objets à la consommation du véhicule (Car).
FANTE John. Demande à la poussière (1939). Bien que ce roman soit très inspiré de La faim de Knut Hamsun, il demeure percutant et d'une grande justesse psychologique. C'est aussi un témoignage sur les conséquences de la crise de 1929 aux Etats-Unis. La route de Los Angeles (1985), du même auteur, est moins connu et pourtant supérieur d'un point de vue littéraire. Premier roman de Fante, refusé par les éditeurs et publié seulement après sa mort, il est d'une méchanceté sans concession. À aucun moment l'auteur n'utilise l'humour pour se faire valoir ou pour flatter le lecteur, ce qui, compte tenu de la dimension autobiographique du livre, mérite d'être salué. Fante a fait l'objet de deux biographies. La première (John Fante, la détresse et la lumière, de Silvain Reiner, 1999) est une présentation de l'auteur à partir de ses oeuvres, la seconde (Plein de vie, de Stephen Cooper, 2001) est une enquête documentée.
GIDE André. Les caves du Vatican (1922). Pour avoir trop régné sur les Lettres, Gide est aujourd'hui aux oubliettes. C'est dommage, car il a été un authentique créateur, soucieux de se remettre en question en permanence (comme l'attestait sa devise : "Meurs et deviens"). Ce roman étonnant mérite le détour.
HELLER Joseph. Catch 22 (1955). Une merveille d'humour noir et de non-sense, d'une écriture dense et hypnotique, sur l'absurde du système militaire, du droit comme régulateur de la vie sociale et, au-delà, de la condition humaine en général. Tout étudiant en droit devrait avoir lu ce livre. Pour ceux qui seraient effrayés par ses 511 pages volontairement répétitives, il faut absolument lire le chapitre vertigineux intitulé La cave, qui est situé vers la fin.
IBARGÜENGOITIA Jorge. Ces ruines que tu vois (1974). Un auteur mexicain de première force, précocément disparu lors d'un accident d'avion dans les années 80 à Madrid. Ce roman situé dans le milieu universitaire d'une petite ville du Mexique est d'une cocasserie irrésistible. Un regard amusé sur ce qu'un autre universitaire a appelé "un tout petit monde".
LOUGHRAN Peter. Londres express (éd. française 1967). Une curiosité que seule une classification arbitraire a fait publier dans la série noire. Pour ceux qui aiment l'argot, ici, c'est du grand art et le traducteur a réussi un tour de force. La puissance magnétique et malsaine de ce livre vient du fait que l'humour et la construction piègent le lecteur et le rendent complice, sans échappatoire possible, d'une chute parfaitement amorale et atroce.
PAASILINNA Arto. La douce empoisonneuse (1988). Un vaurien et ses deux acolytes martyrisent une vieille tante, puis décident de la supprimer afin de toucher l'héritage. Mais l'aimable vieille femme est aimée du sort et les voyous vont passer un sale quart d'heure. Eloge des gentils et de la justice immanente. On aimerait y croire. Les variations du style passant des tournures enveloppées à la rudesse la plus directe sont très drôles.
RHINEHART Luke. L'homme-dé (1971). Une oeuvre géniale qu'il faut lire absolument. Un psychiatre-psychanalyste décide de soumettre la moindre des décisions de son existence au bon vouloir des dés et remet ainsi en cause toutes les valeurs morales et jusqu'à la notion d'individu unifié. Un livre formidable, drôle, suberversif et dévastateur.
STEINBECK John. Tortilla flat (1935) et Rue de la sardine (1948). Steinbeck a nombre de grands romans à son actif. Ces deux-là, truculents et d'inspiration anarchisante, témoignent avec une extraordinaire vitalité de la sollicitude souriante et humaniste du futur prix Nobel pour les marges de la société.
TOOLE John Kennedy. La conjuration des imbéciles (1980). Roman foisonnant, truculent, indescriptible. Son auteur s'est suicidé à 32 ans en 1969, parce qu'il se croyait un auteur raté. Sa mère, avec laquelle il règle ses comptes dans le livre, fait publier celui-ci onze ans après sa mort et il est salué comme un chef d'oeuvre.