Le fantastique comme moyen de connaissance
 
 
BALZAC Honoré de. La peau de chagrin (1831). Raphaël de Valentin, jeune homme ruiné, reçoit d'un vieil antiquaire une peau de chagrin qui a la propriété d'exaucer tous ses désirs. Il y a cependant un prix à payer : le talisman rétrécit au fur et à mesure qu'il produit ses effets et la vie de son propriétaire s'en trouve raccourcie d'autant. Roman dans lequel Balzac expose sa théorie de la volonté et prouve qu'il est moins un écrivain réaliste qu'un prodigieux visionnaire comme l'avait vu Baudelaire (ce que confirmera la parution de Séraphîta en 1835). Ici la puissance de la volonté est présentée sous son double visage, créateur et destructeur à la fois. L'ironie de la chose veut que Balzac, monstre de volonté lui-même, en ait fait la tragique démonstration en mourant d'épuisement à l'âge de 51 ans.
 
BIOY CASARES Adolfo. L'invention de Morel (1952). Un homme, perdu sur une île, s'aperçoit qu'elle est habitée par plusieurs personnes, mais que celles-ci reproduisent indéfiniment les mêmes scènes, les mêmes propos, les mêmes situations. Impossible d'en dire davantage sans dévoiler l'idée qui se trouve au coeur du récit. Disciple, ami et collaborateur de Borgès, Casarès propose avec ce livre une réflexion originale sur l'immortalité à travers l'image et la représentation.
 
BORGÈS Jorge Luis. L'aleph (1962). Le livre majeur de l'écrivain argentin, passé maître dans l'art du conte métaphysique. Ce recueil est prodigieux par la rigueur du style, l'acuité intellectuelle, la puissance de l'imaginaire. Son auteur qui considérait la théologie comme "une variété de la littérature fantastique" peut être considéré, après Nietzsche, comme l'un des grands explorateurs du vide laissé par Dieu. On s'amusera de la légende selon laquelle il aurait perdu la vue alors qu'il était conservateur de la bibliothèque de Buenos Aires pour avoir lu le Necronomicon, le livre de l'arabe dément Abdul-al-Azred, inventé de toutes pièces dans ses propres oeuvres par Howard Philip Lovecraft (La couleur tombée du ciel, 1927 ; Dans l'abîme du temps, 1935 ; Les montagnes hallucinées, 1936).
 
BOULGAKOV Mikhaïl. Le Maître et Marguerite (1966). Lorsqu'en 1966, ce livre paraît en Russie, il est censuré d'une bonne centaine de pages et son auteur est mort depuis 26 ans. Le livre avait été écrit vers 1936 sous la dictature stalinienne. Il est l'une des réponses possibles de la littérature à la terreur. Dans ce roman à tiroirs foisonnant, riche d'humour et de poésie, où l'on ne s'attache aux personnages que pour les perdre, un diable inquiétant circule pour démasquer le mensonge des apparences et jouer en définitive un rôle d'initiateur. À lire absolument. Porté à l'écran en 1972 par Alexander Petrovic avec Ugo Tognazzi et Mimsy Farmer.
 
BUZZATI Dino. Les nuits difficiles (1971). Recueil de nouvelles de ce grand écrivain italien, observateur élégant et infatigable des clairs-obscurs de la réalité. À la lisière du fantastique, du merveilleux, de l'étrangeté du quotidien. D'une très grande sensibilité.
 
HAUSHOFER Marlen. Le mur invisible (1968). Après une catastrophe dont l'explication ne sera jamais donnée, une femme se trouve isolée dans une ferme, séparée par un mur invisible du reste du monde où toute vie semble avoir disparu. L'auteur propose un récit poignant de la manière dont le personnage organise sa survie dans une nature familière, mais redevenue hostile. Très fine analyse du rapport entre humanité et socialité dans un contexte de solitude absolue. À la différence du Robinson de Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du Pacifique, 1972), qui cherche à recréer fictivement les conditions d'une vie sociale, notamment à travers l'écriture et le droit, cette naufragée d'un nouveau genre se voit menacée d'une régression à l'état animal : l'absence de regard étranger la conduit à négliger son apparence ; lorsqu'elle découvre qu'un autre être humain partage son infortune, c'est l'impossibilité de communiquer et la violence qui l'emportent.
 
MAURIER Georges du. Peter Ibbetson (1891). Traduit par Raymond Queneau. Un homme emprisonné et une femme en liberté ont la faculté, grâce à la maîtrise du rêve éveillé, de se retrouver dans un univers onirique dont ils ont l'entière maîtrise et qui leur permet d'échapper à l'injustice et aux contraintes sociales. Très beau roman d'amour sur la puissance de l'esprit avec un retournement du rapport de la réalité et de l'illusion. On raconte que Georges du Maurier, qui était un dessinateur humoriste célèbre au magazine Punch, avait proposé à Henry James d'écrire cette histoire, mais que ce dernier l'avait invité à le faire lui-même. Bien lui en a pris, car cet écrivain amateur a ainsi accouché d'un chef d'oeuvre qui a eu un succès retentissant. Il a été adapté à l'écran en 1935, sous le même titre, par Henry Hathaway avec Ann Harding et Gary Cooper. Ce film a été salué par André Breton comme le "triomphe de la pensée surréaliste" (L'amour fou, 1937).
 
POE Edgar Allan. Histoires extraordinaires (1839). Un classique que nous avons la chance de lire dans une traduction indépassable de Baudelaire. Presque toutes les nouvelles de ce recueil ont marqué l'histoire de la litérature fantastique et même au-delà. Celle intitulée Ligeia a inspiréVera de Villiers de l’Isle-Adam.
 
VILLIERS de L'ISLE-ADAM Auguste. Contes cruels (1883). Recueil de nouvelles étincelantes d'un écrivain qui n'avait que dégoût pour la science infatuée d'elle-même et voulait opposer "la lumière du rêve aux ténèbres du sens commun". À lire, notamment, pour la nouvelle intitulée Vera, d'un romantisme noir qui égale le meilleur d'Edgar Poe (auteur que Baudelaire avait fait découvrir à Villiers). Il faut lire également Tribulat Bonhomet (1887). Une perle d'humour noir sur le ridicule scientiste, dans un style brillant et féroce.
 
   Voir sa biographie.
 
H. de Balzac, Ch. Baudelaire, A. Bioy Casares, J. L. Borges, M. Boulgakov, D. Buzzati, M. Haushofer, H.P. Lovecraft, G. Du Maurier, E. A. Poe, A. Villiers de l'Isle-Adam.
La littérature fantastique a connu un développement considérable à la fin du XVIIIè siècle et au XIXè siècle où elle a traduit un mouvement de réaction contre le rationalisme des Lumières. À l'heure actuelle, la techno-science, sur laquelle se fonde en grande partie le système économique, impose un rationalisme beaucoup plus agressif et desséchant qu'il ne l'était à l'époque. Cette conception positiviste et utilitaire du monde sollicite cependant chez les individus des pulsions profondes qui n'ont rien de rationnel (peurs bio-technologiques, désirs de consommation, par exemple). Le fantastique s'avère alors un moyen critique pertinent d'interroger notre rapport faussement évident à la réalité et de nous libérer du mythe occidental de la rationalité de l'esprit.
Dessin à l’encre : ph. ségur, 1987