AGUÉEV M. Roman avec cocaïne (1934). Roman de découverte du monde à l'adolescence, d'une noirceur passionnée et terrible. Les dernières pages sont parmi les plus dures et les plus percutantes de la littérature (ce qui n'a rien à voir avec le fait de décrire des scènes de médecine légale, Stephen King et Michael Connelly ne figurent pas dans cette liste). Il est à noter qu'une aura de mystère entoure cet auteur dont on ne sait presque rien : son manuscrit est arrivé par la poste à Paris au début des années 30 et sa trace se perd en 1934. En 1980, des petites annonces ont été diffusées dans les journaux pour tenter de l'identifier. Personne n'y a répondu.
BERNHARD Thomas. La cave (1976). À l'âge de quinze ans, Thomas Bernhard décide un matin de fuir le lycée et de partir "dans la direction opposée". Il trouve du travail dans un magasin d'alimentation situé dans le quartier le plus défavorisé de Salzbourg. Cette décision déterminera sa vie tout entière. Ce livre fort, écrit dans un style lancinant, répétitif, comme un flux persuasif que rien n'interrompt, est tout simplement fascinant. Au rythme et à la musique des mots s'ajoutent un univers d'une grande authenticité et des réflexions d'une profondeur rare. "La vérité, je le pense, n'est connue que par celui qu'elle concerne, s'il veut en faire part, il devient automatiquement un menteur". Noir, lucide et nécessaire.
BIERCE Ambrose. En plein coeur de la vie (1891). Deux nouvelles de ce recueil sont exceptionnelles tant par leur structure que par leur contenu. Il s'agit de Fait-divers au pont de la rivière du hibou et Parker Adderson, philosophe. La première, publiée à la NRF en 1921 sous le titre d'Un incident au pont d'Owl Creek, a valu à Bierce d'être très remarqué en France dans les milieux littéraires et a été adaptée au cinéma en 1962 avec La rivière du hibou de Robert Enrico. Dans les deux textes, Bierce se livre à un examen fulgurant de ce que signifie le fait d'être au monde pour des individus au seuil de la mort. Lui-même semble d'ailleurs avoir organisé sa fin, puisqu'en 1913, âgé de 71 ans et asthmatique, il est parti rejoindre les troupes de Pancho Villa au Mexique où sa trace s'est perdue l'année suivante.
DOSTOÏEVSKI Fédor. Les carnets du sous-sol (1864). Ce livre également connu sous deux autres titres, Le souterrain et Mémoires écrits dans un souterrain décrit avec un humour grinçant les affres d'un jeune homme déchiré entre sa volonté consciente et ses pulsions inconscientes. Premières lignes : "Je suis un homme malade. Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je crois que j'ai quelque chose au foie." Un livre d'introspection dans lequel éclate le génie torturé de Dostoïevski. Dans le même ordre d'idées, L'idiot (1868) est à retenir avec la fameuse scène du vase cassé par le prince Mychkine, magistrale illustration du travail de l'inconscient plus de trente ans avant la première publication de FREUD.
HAMSUN Knut. Faim (1890). Histoire d'amour impossible entre une femme "convenable" et un jeune écrivain au bord du naufrage chez qui l'inanition libère les pulsions les plus féroces et les plus contraires à ses intérêts. Description clinique des effets dévastateurs de la famine sur l'esprit, bien que le véritable sujet ne soit pas là. C'est d'une faim supérieure, d'ordre spirituel, dont il est ici question comme l'indique le titre original, sans article (la traduction française, jusqu'à l'édition des PUF en 1994, a longtemps fait prévaloir à tort La faim). Hamsun a toujours affirmé n'avoir pas lu Dostoïevski quand il a écrit ce premier roman, ce qu'on a peine à croire tant les influences sont manifestes. Il n'empêche que Faim est un grand livre, drôle, douloureux, fascinant, qui a été salué en France par Octave Mirbeau et André Gide. D'autres livres d'Hamsun méritent le détour, en particulier Mystères (1892) qui, avec la même pénétration psychologique, décrit l'amour - toujours impossible - et la trajectoire tragique de Nagel, un homme qui, à la recherche de sa propre transparence, s'analyse en permanence à haute voix et se voit pour cette raison rejeté de tous.
HESSE Hesse. Le loup des steppes (1927). Ou comment "apprendre à écouter cette satanée musique radiophonique de la vie". L'exemple parfait du roman total, à la fois portrait psychologique d'un individu singulier, roman de critique socio-politique et roman philosophique. Harry Haller est un solitaire fasciné par le mode de vie bourgeois, mais réfractaire à son idéologie. Il se sent coupé de son époque et du monde dans lequel il vit par son engagement même (il est pacifiste) et par sa culture qui est celle d'un temps révolu. En lui se livre un combat entre les aspirations les plus hautes à la vie intellectuelle et les pulsions de son animalité. Son amour pour une femme, Hermine, qui est à la fois son double et le double de l'auteur, va lui permettre au cours d'un cheminement initiatique de réconcilier ces deux aspects de sa personnalité. Ce roman a eu un très grand retentissement dans le monde entier, notamment au sein de la beat generation (bien que Kerouac ne l'aimât pas) et dans le mouvement hippie des années 70. Ce dernier point aurait sans doute surpris Hesse. Celui-ci avait, en effet, fréquenté au début du XXème siècle les ancêtres des hippies qui tentaient une expérience de vie alternative sur le Monte Verita, près de Locarno en Suisse. Il s'en était détourné, ne voyant en eux que des chasseurs d'illusions, promis à l'échec, ce que la suite devait démontrer. Le loup des steppes demeure, aujourd'hui encore, un livre unique en son genre et par là même très lu, bien que Hesse, exemple même de l'écrivain indépendant refusant toute appartenance et toute affiliation, soit un peu oublié par les milieux universitaires tant en France qu'en Allemagne. La recherche de la réconciliation des contraires, de la libération individuelle et de l'épanouissement du moi, la quête de l'unité cachée de l'univers et de l'esprit sont au coeur de toutes ses oeuvres animées d'une haute spiritualité. On peut lire également Demian (1919), Siddharta (1922), Narcisse et Goldmund (1930), Le voyage en Orient (1932) et Le jeu des perles de verre (1943), qui est son roman le plus révélateur, mais aussi le plus difficile, où s'exprime la nécessité de dépasser la culture purement intellectuelle pour atteindre à l'accomplissement humain.
KEROUAC Jack. Les clochards célestes (1958). Si Sur la route (1957) est le grand roman de Kerouac par la légende qui entoure le manuscrit et l'innovation stylistique et thématique qu'il contient, c'est surtout Les clochards célestes dont il faut recommander la lecture. Ce livre est porteur d'un enthousiasme, d'un bonheur de vivre et d'une foi pure, innocente et sauvage qui ne peuvent laisser indifférents. Le plus émouvant des romans de Kerouac, surtout si l'on sait qu'au moment de sa parution, le plus important de son oeuvre est déjà écrit, que l'échec de sa quête a déjà eu lieu (échec dont on peut dater le moment au séjour à Desolation peak, évoqué dans le livre) et qu'un destin tragique l'attend. Il faut noter, par ailleurs, que Neal Cassady, qui servit de modèle à Dean Moriarty, le personnage principal de Sur la route, a écrit son autobiographie, Première jeunesse, paru en 1971. Figure charismatique du mouvement beat, Cassady apparaît également dans Acid test de Tom Wolfe (1968).
MAUGHAM Somerset. Le fil du rasoir (1940). Histoire de Larry, un jeune homme à qui un avenir des plus brillants est promis, notamment un beau mariage dans la haute société, et qui préfère consacrer sa vie à la quête du sens, aux voyages et à l'étude des philosophes, notamment védantins. La faiblesse du livre est de ne donner aucun embryon de réponse aux questions que se pose le personnage. Sa force est de décrire avec une grande vérité de sentiments le chemin ascétique qu'il poursuit et les sacrifices que sa démarche lui impose dans son existence mondaine. Larry est un peu le pendant occidental du Siddharta (1922) de Hermann Hesse. Lors de la parution de ce roman, la rumeur a couru que Maugham avait pris pour modèle Christopher Isherwood, un écrivain américain d'origine britannique qu'il connaissait et qui était devenu moine auprès d'un hindou, Swami Prabhavananda. Ce dernier enseignait le Vedanta à Hollywood et attirait nombre d'intellectuels et d'artistes parmi lesquels Aldous Huxley. Maugham nia cependant cette source d'inspiration (voir ce qu'en dit Isherwood lui-même dans son autobiographie, Mon gourou et son disciple, 1980). De Somerset Maugham, on recommande aussi la lecture de L'envoûté, récit d'une quête fiévreuse dans le domaine de l'art.
MISHIMA Yukio. Confessions d'un masque (1949). Livre d'analyse autobiographique d'une maîtrise et d'une lucidité confondantes pour un auteur qui n'avait que vingt-quatre ans lors de sa parution et qui y dévoilait son homosexualité morbide. Mishima devait ensuite effectuer un carrière littéraire brillante et parsemée de succès avec, pour la clore, une impressionnante tétralogie, La mer de la fertilité (1965-1971). Il s'est suicidé par seppuku le 25 novembre 1970 après avoir tenté de soulever l'armée japonaise au cours d'un putsch surtout destiné à mettre sa mort en scène. Ce destin artistique a inspiré à Paul Schrader un film assez réussi, Mishima, dans l'esprit froid et esthétisant de cet auteur. On peut lire avec profit les deux bonnes biographies de John Nathan (La vie de Mishima, 1980) et de Henry Scott Stokes (Mort et vie de Mishima, 1985). Mais il est surtout recommandé de découvrir l'essai de Marguerite Yourcenar (Mishima ou la vision du vide, 1981), la plus juste analyse de cet écrivain souvent mal compris.
O'FLAHERTY Liam. L'âme noire (éd. française 1981). Un rescapé du Premier conflit mondial cherche la solitude sur une île irlandaise et va nouer une relation passionnelle et violente avec la femme de son propriétaire. Peinture saisissante et sauvage de l'impossibilité d'appartenir à la société des hommes et d'en jouer le jeu, ce livre est un des grands romans de la littérature irlandaise. Lire aussi L'assassin (1928) qui décrit avec une justesse sidérante la psychologie d'un apprenti terroriste irlandais désireux de servir la cause de son pays, et À mes ennemis, ce poignard (1934), l'autobiographie de l'auteur sans concession ni faux-semblants.
RIMBAUD Arthur. Oeuvres complètes (1869-1874). L'exemple absolu d'une quête artistique totale et de son échec. Le parcours fulgurant de Rimbaud l'a conduit, après une assimilation exceptionnellement précoce des techniques littéraires, à vouloir faire du poète un voyant par un bouleversement complet des formes poétiques. Tentative de connaissance et d'expérimentation intégrale qui l'a mené à une répudiation définitive de l'écriture à l'âge de vingt ans après un triple échec : affectif (rupture avec Verlaine), éditorial (insuccès dans les milieux littéraires), poétique (la révélation attendue n'a pas eu lieu). Lire la très belle et très dense biographie écrite par Claude Jeancolas (Rimbaud, 2000) ainsi que la toute première sur "l'homme aux semelles de vent" : Vie d'Arthur Rimbaud par Jean Bourguignon et Charles Houin (1896-1901)..
TOLSTOÏ Léon. La sonate à Kreutzer (1889). À compléter par la lecture de L'amour conjugal, publié avec le texte précédent dans l'édition de poche. La connaissance que possède Tolstoï de la psychologie humaine est stupéfiante, ici dans les rapports amoureux. Il faut découvrir aussi La mort d'Ivan Ilitch (1887), réflexion très profonde sur la mort et la solidarité, et surtout le magnifique Anna Karénine (1877) où éclate la grande humanité de cet auteur.
VAN GOGH Vincent. Correspondance avec son frère Théo (1872-1890). Van Gogh n'a pas seulement été un peintre de génie, ce fut un écrivain de belle tenue comme l'attestent ces lettres poignantes écrites aussi bien en néerlandais qu'en français. On y découvre la quête acharnée, la soif d'absolu et d'humanité qui fut la sienne avant même de peindre, puis pendant sa prodigieuse progression artistique. La dernière lettre, trouvée sur lui après son suicide, a souvent été citée. Elle s'achève par ces mots : "Eh bien ! mon travail à moi, j'y risque ma vie et ma raison y a fondré à moitié, - bon - mais tu n'es pas dans les marchands d'hommes pour autant que je sache, et tu peux prendre parti, je le trouve, agissant réellement avec humanité, mais que veux-tu ?"