Philosophie portative
 
 
CIORAN Emil. Aveux et anathèmes (1987). Un essayiste sachant manier l'humour pour atteindre la conscience de l'autre, on n'avait pas vu ça depuis Nietzsche et les cyniques de l'Antiquité ! Ce livre constitue une bonne introduction à l'oeuvre de ce spécialiste de l'aphorisme. Après quoi on peut lire Sur les cimes du désespoir (1933), Précis de décomposition (1949), Syllogismes de l'amertume (1952) et De l'inconvénient d'être né (1973). Un petit avant-goût : "Kant a attendu l'extrême vieillesse pour apercevoir les côtés sombres de l'existence et signaler "l'échec de toute théodicée rationnelle"... D'autres, plus chanceux, s'en sont avisés avant même de commencer à philosopher." Ou encore : "On apprend plus dans une nuit blanche que dans une année de sommeil. Autant dire que le passage à tabac est autrement instructif que la sieste."
 
EPICTETE. Entretiens (Ier siècle). Un enseignement de sagesse pour la vie quotidienne par un philosophe qu'on ne peut suspecter de duplicité ou de vain intellectualisme. Un stoïcisme pratique plus dépouillé que celui de Sénèque, par conséquent plus austère, mais également plus fin sur le plan psychologique. "Ce qui nous émeut, ce ne sont pas les choses, mais l'opinion que nous avons sur les choses." Une invite à connaître précisément ce qui dépend de nous et à balayer le reste. De quoi remettre en mémoire ce passage de la correspondance de Flaubert : "Les dieux n'étant plus, et le Christ n'étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l'homme seul a été." Certes, on peut considérer comme Nietzsche que "le stoïcisme est une auto-tyrannie". La remarque est vraie, peut-être, dans une première approche et sur un plan discursif. Mais à considérer les plus beaux fleurons de cette philosophie, comment ne pas voir qu'il s'agit précisément du dépassement de la servitude universelle ? À lire dans l'édition des Belles Lettres, avec les mêmes réserves que précédemment, ou sous la forme abrégée du Manuel d'Epictète dans une des nombreuses éditions de poche.
 
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NIETZSCHE Frédéric. Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885). Dans un style poétique lyrique et visionnaire, un ouvrage à réconcilier les plus réticents avec la philosophie. Un livre habité par une sorte de transe, une virulente provocation dans le bon sens du terme (celle qui vise à l'éveil des consciences), d'une très grande beauté littéraire. À la manière à la fois d'un conte initiatique oriental et du prophétisme biblique, Zarathoustra vient enseigner aux hommes que Dieu étant mort, il est temps pour eux de se dépasser dans le surhumain. Celui-ci procède d'une conscience supérieure de soi qui est rendue possible par la certitude joyeuse de l'éternel retour et par la transmutation de toutes les valeurs. Un livre rafraîchissant qui ouvre un horizon lumineux et déculpabilisant à l'autonomie et à la liberté humaines. Il paraît à la fois impensable et d'une immanquable logique que ce chef d'oeuvre n'ait eu aucun écho en son temps : Nietzsche a édité lui-même la quatrième partie en 40 exemplaires à peine et n'a guère trouvé que sept personnes à qui l'envoyer... À découvrir, si possible, dans la traduction et avec l'éclairante introduction de Georges-Arthur Goldschmidt, dans le Livre de poche. Il n'est pas non plus inutile pour bien comprendre Nietzsche de lire "Nietzsche et le nihilisme", essai d'Albert Camus publié dans L'homme révolté (1951). De Nietzsche, lire aussi Par delà le bien et le mal (1886) et Généalogie de la morale (1887) pour en finir avec le syndrome de culpabilité hérités du judéo-christianisme.
 
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PRAJNÂNPAD. Svâmi Prâjnânpad, un maître contemporain par Daniel Roumanoff (publié d'abord en 3 tomes en 1990-1991, puis réédité en 2 tomes en 2002 à La Table Ronde). Svâmi Prajnânpad a été la preuve vivante qu'un sage de la trempe d'Epictète, vivant dans le plus complet dénuement, pouvait encore exister à notre époque. Un esprit aiguisé, une parole incisive, un amour de l'humain inépuisable et sans pathos. "Vos pensées sont des citations, vos émotions des imitations, vos actions des caricatures." Rafraîchissant et très salutaire pour notre culture imprégnée de l'idée de libre arbitre. En même temps, il ne s'agit en aucun cas d'un discours moralisateur, de perspectives théoriques ou de jugements critiques d'ordre général. Prâjnânpad s'exprime du point de vue de la liberté absolue, intime, et invite chacun à faire l'expérience d'une autonomie radicale, la seule à mériter le nom de bonheur. On peut lire aussi sa correspondance (L'art de voir, 1988 ; Les yeux ouverts, 1989 ; La vérité du bonheur, 1990).
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ROSSET Clément. Le réel et son double (1976, 1984). Sous-titre : Essai sur l'illusion. Petit livre limpide et fulgurant sur la dualité du monde et de ses représentations. Par un philosophe français contemporain (il en reste), spécialiste de Schopenhauer. Egalement : Le réel. Traité de l'idiotie (1997). Pourquoi l'homme n'appréhende le réel que par le dédoublement et comment il peut éventuellement revenir à l'expérience de la singularité des choses. Cet essai philosophique rejoint, avec une méthode d'approche occidentale, la philosophie non-dualiste de l'Orient, notamment celle de Svâmi Prajnânpad. Si l'esthétique sur laquelle débouche la réflexion in fine laisse sceptique, on ne peut qu'être séduit par l'originalité du propos.
 
SCHOPENHAUER Arthur. Aphorismes sur la sagesse dans la vie. L'objet de ce livre est, selon son auteur, "l'art de rendre la vie aussi agréable et aussi heureuse que possible". Mais attention ! Pas d'hédonisme facile ici. Ne pas s'attendre à la première gorgée de bière version germanique ! C'est à une petite ascèse du quotidien qu'invite le philosophe allemand et cela mérite d'être considéré avec attention, puisqu'en définitive, le résultat nous appartient. Comme les stoïciens, il considère, en effet, que "ce que nous avons en nous-mêmes et par nous-mêmes, en un mot la personnalité et sa valeur, voilà le seul facteur immédiat de notre bonheur et de notre bien-être."
    Pour les plus courageux, il est recommandé de fréquenter la grande oeuvre de Schopenhauer qui a influencé Nietzsche (bien que Nietzsche s'y soit finalement opposé) : Le monde comme volonté et comme représentation (1819). L'auteur s'y est efforcé d'interpréter en termes occidentaux la quintessence de la spiritualité de l'Orient, notamment le bouddhisme. Il présente le vouloir-vivre comme l'essence de toute chose vivante, une nécessité universelle et sans explication qui concerne tant les hommes que les animaux ou les plantes et qui ne se connaît pas elle-même. La représentation est à la fois ce par quoi les êtres vivants les plus évolués accèdent à la conscience de leur vouloir-vivre et ce qui les enferme dans l'illusion. L'accomplissement du destin humain consiste alors à se libérer en se dégageant de cette dernière.
    Un philosophe en rupture avec les ratiocinations académiques abstraites et assez largement boudé pour cela. Mais quand on sait les clichés communément répandus à l'égard de son pessismisme - qui n'est jamais qu'une forme de lucidité -, on ne peut guère s'en étonner (lire avant toute chose la très bonne préface de Clément Rosset dans l'édition Quadrige aux PUF et le livre de ce dernier : Schopenhauer, philosophe de l'absurde, 1967, repris dans Ecrits sur Schopenhauer, 2001). On peut aussi commencer par l'excellente publication, par Franco Volpi, du manuscrit inachevé de Schopenhauer : L'art d'être heureux, 2001. En cinquante règles de vie, une application pratique de la philosophie du bonheur (eudémonologie) telle qu'elle se pratique depuis l'Antiquité.
 
SENEQUE. Lettres à Lucilius (Ier siècle). Avec les textes d'Epictète et de Svâmi Prâjnânpad, un exemple de philosophie pratique, orientée vers la quête du bonheur et la réalisation de soi, qu'une société véritablement laïque devrait s'employer à diffuser. "L'important n'est pas de bien vivre, mais de vivre bien." Jugera-t-on la formule inoffensive ? En voici une autre : "La seule raison qui nous interdise de nous plaindre de la vie, c'est qu'elle ne retient personne. La condition humaine est bonne puisqu'on ne demeure jamais malheureux que par sa propre faute. Content de vivre ? Vis. Pas content ? Tu peux retourner d'où tu viens." Admirable de simplicité et d'une évidence fulgurante.
    On recommande généralement l'édition "autorisée" des Belles Lettres (collection Guillaume Budé), mais la perfection millimétrique de sa traduction fige malheureusement le texte et le rend parfois rebutant. Il est préférable d'aborder cette oeuvre magnifique à travers la traduction d'Alain Golomb chez Arléa (Apprendre à vivre, en 2 tomes). Malgré de nombreuses coquilles, ces morceaux choisis restituent la pensée de Sénèque dans une langue moderne et vivante qui ne peut laisser le lecteur indifférent. À noter, la nouvelle publication de la traduction des Belles Lettres dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont, avec une impressionnante préface de Paul Veyne qui, en un peu plus de 160 pages, s'emploie à démolir l'auteur qu'il est chargé de présenter. Mais - et c'est toute la force du stoïcisme - la voix de Sénèque, qui a survécu vingt siècles pour parvenir intacte jusqu'à nous, survit encore très bien à cela.
 
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E. Cioran, Epictète, F. Nietzsche, S. Prajnanpad, C. Rosset, A. Schopenhauer, Sénèque.
Ce titre fait référence au Dictionnaire philosophique portatif (1764) de VOLTAIRE, qui était conçu avant tout comme un ouvrage de philosophie pratique. Dans une perspective voisine, cette rubrique omet volontairement les sommes philosophiques classiques sans doute utiles aux jeux de l'esprit, mais d'un faible intérêt pour l'édification individuelle dans un chemin de vie intégral.
Gouache : ph. ségur, 2000