Quelques sages
Trois figures, trois témoignages qu'il est bon de connaître et de ne pas oublier. À une réserve près. Comme l'a écrit Gilles Deleuze, "on parle de la vertu du philosophe idéal, de son ascétisme, de son amour de la sagesse. On ne sait pas deviner la solitude et la sensualité particulières, les fins fort peu sages d'une existence dangereuse qui se cachent sous ce masque. Le secret de la philosophie, parce qu'il est perdu dès l'origine, reste à découvrir dans l'avenir."
Antisthène, Sénèque, Epictète, Swâmi Prajnânpad
ANTISTHÈNE (444-365 av. J.-C.). Élève de Gorgias, puis de Socrate, il est le fondateur de l’école cynique. Il prône une vie ascétique, simple et rude. Il est le premier philosophe à affirmer que  nous sommes possédés par ce que nous possédons et à adopter le manteau, la besace et le bâton pour seuls biens personnels. Ainsi, dit-il, “toutes les souffrances se ressemblent, car elles ne mordent que les gens qui n’en ont pas l’habitude”. Il enseigne dans le gymnase des Cynosarges (chiens agiles), d’où le nom donné à son école. Lui-même est appelé le Vrai Chien. Sa vision de la démocratie est très critique. Il a proposé aux Athéniens d’élever les ânes à la dignité des chevaux. Comme certains trouvaient l’idée ridicule, il leur a répondu : “Eh quoi ! N’est-il pas vrai que chez vous on devient général sans avoir rien appris, mais par un simple vote populaire ?” Quand on lui demandait “quel est l’idéal du bonheur pour homme ?”, il répondait:  “Mourir heureux”. Enfin, selon lui, “les gens sans culture sont des rêves éveillés”. Par conséquent, “il faut posséder l’intelligence ou une corde pour se pendre”.
Lire Les Cyniques grecs. Fragments et témoignages (1992), remarquable travail de compilation de Léonce Paquet ainsi que L’ascèse cynique (2001) ouvrage universitaire plus austère de M.-O. Goulet-Cazé.
 
SÉNÈQUE (Lucius Annaeus Seneca, 4-65). Né en Bétique, l'actuelle Andalousie, issu d'une famille d'érudits, Sénèque apprend l'éloquence, l'art littéraire le plus brillant depuis Cicéron, et poursuit ses études à Rome. Il fréquente des philosophes néopythagoriciens, comme Sotion, ou stoïciens, comme Attalus et Sextius le Fils. Il pratique alors un stoïcisme ascétique qui lui vaut des ennuis de santé. Son père l'envoie en Égypte où il découvre les milieux intellectuels d'Alexandrie, très imprégnés de culture hellénistique. De retour à Rome, il va mener une carrière politique brillante : d'abord rhéteur, avocat, questeur, il est contraint à s'exiler en Corse de 41 à 49, puis il est rappelé à Rome et devient préteur, consul, précepteur du jeune Néron. Pour ce dernier, il commence à écrire les Dialogues, oeuvres empreintes de stoïcisme qui traitent des problèmes fondamentaux de l'existence (la Constance du sage, Sur la tranquillité de l'âme, Sur le loisir, Sur le bonheur de la vie, Sur la colère, Sur la providence, Sur la clémence). En 62, c'est la disgrâce, il doit s'éloigner du pouvoir. Il retourne à ses préoccupations philosophiques. En 65, il se trouve compromis dans la conspiration de Pison et Néron lui donne l'ordre de se suicider. Fidèle au mépris qu'il a toujours prôné envers la mort, il s'ouvre les veines avec une équanimité rappelant celle de Socrate. Les Lettres à Lucilius où s'expriment des recommandations morales, probablement adressées à lui-même (on doute de l'existence véritable de leur destinataire), sont admirables à la fois par la limpidité élégante de leur prose et par l'universalité de leurs préoccupations.
Lire Qu'est-ce que la philosophie antique ? de Pierre Hadot (1995), en particulier le chapitre IX intitulé "Philosophie et discours philosophique" où sont présentés les exercices spirituels et décrits la figure et le mode de vie du sage, notamment stoïcien.
    Voir les Lettres à Lucilius de Sénèque
 
ÉPICTÈTE (50-125). Fils d'esclave et esclave lui-même, Epictète a été l'élève du philosophe stoïcien Musonius Rufus. Un jour que son propriétaire, Epaphrodite, lui écrasait la jambe dans un appareil de torture, Epictète lui aurait dit : "Tu vas la casser". La fracture survint et Epictète se contenta d'ajouter sur un ton égal : "Je te l'avais bien dit". Cette anecdote, vraie ou fausse, traduit le détachement du stoïcien à l'égard non de son corps, mais de sa souffrance, chacun étant libre de s'identifier à elle, éventuellement d'y sombrer, ou de la considérer comme une sensation distincte de la conscience pure. Affranchi par l'Empereur Néron, Epictète commence à enseigner sa doctrine exigeante qui préconise la liberté intérieure ainsi qu'une grande rigueur de conduite dans les relations humaines. Illustrant son propos par sa frugalité (il ne possédait qu'une lampe et une cuillère), il insistait sur ces deux points à travers l'exposé de règles de vie simples et une méthode de discrimination mentale destinée à libérer l'individu hic et nunc. Banni de Rome en 94 par Domitien, il se retire à Nicopolis. Epictète n'a jamais rien écrit, mais ses Entretiens et le Manuel ont été publiés par l'un de ses disciples, Arrien, à partir de ses notes de cours.
Lire Epictète et la sagesse stoïcienne de Jean-Noël Duhot (2003) qui constitue une bonne entrée en matière avant de passer à la lecture directe d'Epictète.
    Voir les Entretiens d’Epictète
 
Swâmi PRAJNÂNPAD (1891-1974). Né en Inde, dans un petit village du Bengale, de parents brahmanes qu'il perd assez jeune, il connaît une enfance marquée par la misère. Il poursuit de brillantes études de physique à l'université de Calcutta. À partir de 1919, il devient enseignant dans les premiers collèges universitaires indiens destinés à former la future élite de l'Inde indépendante et dirige à ce titre des étudiants en doctorat. Il mène alors une vie austère, tournée à la fois vers l'ascèse personnelle dans la tradition vedantique et la participation au mouvement de non-coopération inspiré par Gandhi. Prajnânpad qualifiera plus tard cette période d"idéaliste". En 1925, il abandonne ses fonctions et sa famille, prend la robe couleur safran des samnyâsin (renonçants) et devient, pendant six mois, moine errant dans les Himalayas, épisode au sujet duquel il ne sera pas moins sévère quelques années après. Sur l'insistance de ses élèves et collègues, il retourne néanmoins à ses fonctions d'enseignant. Il fait alors une découverte décisive, celle de Freud dont il va intégrer la technique psychanalytique à la méthode introspective non-dualiste, rationaliste et athée empruntée à l'advaïta Vedanta. Entre 1928 et 1930 (il a un peu moins de 40 ans), Prajnânpad connaît une expérience libératrice qui transforme radicalement et définitivement son rapport au monde. Il se retire alors dans un ashram isolé, à Channa, où il va mener une existence des plus frugales jusqu'à la fin de sa vie. Il habite une hutte en terre battue, au toit de chaume, sans électricité ni eau courante ni route carrossable pour y mener. Ne possédant rien sinon le vêtement qu'il porte, une cuillère et un matelas, il accueille ceux qui viennent à lui et leur prodigue son enseignement d'une manière exclusivement orale et individuelle. À l'exception de quelques lettres, Swâmi Prajnânpad n'a rien écrit, mais son enseignement nous est parvenu grâce aux livres de Daniel Roumanoff qui l'a rencontré en 1959, a été son élève jusqu'à sa disparition en 1974 et a écrit une thèse à son sujet sous la direction de Michel Hulin à la Sorbonne. La "pensée" (ce n'en est justement pas une) de Swâmi Prajnânpad a également été popularisée par les livres d'Arnaud Desjardins et de Denise Desjardins qui furent tous deux ses disciples. Ce qui frappe dans ces entretiens, c'est à la fois la simplicité et le caractère percutant du propos, la subtilité de l'analyse psychologique, la profondeur de l'accueil et la puissance rationnelle d'une démarche exclusivement orientée vers le bonheur ici et maintenant. Enfin, s'agissant de Prajnânpad lui-même, quelque chose transparaît de ces compte-rendus et témoignages, quelque chose qui séduit, fascine et inquiète en même temps : l'expression d'une surhumanité qui peut paraître inaccessible et, simultanément, la manifestation d'une humanité accomplie, qui ne peut que se tenir, latente, à l'intérieur de tous.
Lire Swâmi Prajnânpad. Biographie de Daniel Roumanoff (1993). Biographie austère, rigoureuse et sobre à l'image de son sujet. Egalement : Entretiens avec Swâmi Prajnânpad de R. Srinivasan (1994), Le quotidien avec un maître. Swâmi Prajnânpad d'Olivier Cambessédès (1995), L'expérience de l'unité de Sumangal Prakash (1996), tous les trois écrits par des disciples. Surtout, la thèse de Daniel Roumanoff, publiée à La Table Ronde, mérite une lecture attentive : Swâmi Prajnânpad, un maître contemporain en deux volumes (2002). Pour le lecteur soucieux de caution académique et bien que cet ouvrage n'apporte rien de plus aux précédents, il faut signaler le livre d'André Comte-Sponville, De l'autre côté du désespoir. Introduction à la pensée de Swâmi Prajnânpad (1997).
    Sur la pensée de S. Prajnânpad
 
Antisthène, British Museum, photo Ph. Ségur
D.R.
D.R.
D.R.
Antisthène
Sénèque
Épictète
Swâmi Prajnânpad