Jules BARBEY d'AUREVILLY (1808-1889). D'ascendance noble, il affiche son mépris pour son siècle bourgeois et défend les valeurs aristocratiques à travers la provocation du dandysme, alors même qu'il se voit réduit à une certaine misère. Sa préciosité vestimentaire, qui fait volontairement de lui un anachronisme et non un dévot de la mode, se veut l'aspect formel d'une singularité intellectuelle et morale construite contre son époque. Défendant un catholicisme intransigeant, il témoigne des talents d'un polémiste féroce et d'un critique littéraire lucide (il reconnaît, parmi les premiers, le génie de Baudelaire et défend Flaubert lors du procès de Mme Bovary). Ses romans au réalisme teinté de fantastique sont remarquables par la précision de sa prose et par la sensation qu'ils procurent d'une très grande violence contenue : L'ensorcelée (1854), Le chevalier Des Touches (1864) et Les diaboliques (1874) sont particulièrement à recommander. Celui en qui Eugénie de Guérin voyait "un beau palais qui cache un labyrinthe" a exercé une influence considérable, sur ses vieux jours, sur les jeunes générations, notamment sur Léon Bloy (qui se voudra le dépositaire de sa mémoire).
Léon BLOY (1846-1917). Après une vie chaotique marquée par son engagement dans la guerre de 1870 (qu'il racontera dans Sueur de sang, 1893) et plusieurs drames personnels, Léon Bloy est d'abord journaliste, puis entre véritablement en littérature à l'âge de 41 ans avec la publication du Désespéré (1887) qui le fait connaître. Tenté dans sa jeunesse par le socialisme révolutionnaire et l'anticléricalisme, il est revenu à la religion catholique sous l'influence de Barbey d’Aurevilly dont il a été le secrétaire particulier à titre bénévole. Menant avec sa famille une existence d'une misère indescriptible, celui qui se qualifiera lui-même de "mendiant ingrat" ne cessera d'invectiver ses contemporains, croyants et non-croyants confondus, pour leur tiédeur et la médiocrité de leurs ambitions spirituelles. Polémiste hors pair, il rédige de 1892 à sa mort un journal empreint d'une incroyable violence verbale et d'un humour sanglant, mais aussi rempli d'angoisses et d'effusions mystiques dans l'attente apocalyptique d'un Jugement dernier qu'il croyait imminent. Victime d'une conspiration du silence dont il fut en partie responsable ("Léon Bloy ? Connais pas", selon la formule de Léon Daudet), il n'obtiendra aucune reconnaissance littéraire de son vivant, ni de la profession, ni des lecteurs qui demeureront toujours en nombre très limité (quelques centaines au mieux). Hormis son style, exceptionnel, Bloy laisse une oeuvre remarquable par la cohérence et la force de son témoignage prophétique (quand bien même on ne le partage pas) et par la puissance dévastatrice de sa critique de la mentalité bourgeoise.
Auguste VILLIERS de L'ISLE-ADAM (1838-1889). Issu d'une grande famille aristocratique, il est, comme les deux auteurs précédents, habité du dégoût de son siècle et des valeurs bourgeoises. Influencé par l'idéalisme hégélien et le romantisme morbide d'Edgar Poe, il défend une littérature dans laquelle le fantastique ou l'anticipation (L'ève future, 1886) viennent remettre en cause les catégories détestées de la science positive. Dans un style brillant, parfois précieux, il publie plusieurs romans et nouvelles où les obsessions les plus noires (la guillotine comme empreinte sanglante de la Révolution française, par exemple) et les comportements les plus pervers sont décrits avec une ironie inquiétante : les Contes cruels (1883) et Tribulat Bonhomet (1887) notamment. Détail macabre, mais révélateur : à l'image d'un Baudelaire aphasique, Villiers, atteint d'un cancer de l'estomac, meurt, seul et méconnu, en avalant sa langue à l'âge de 51 ans.